Les métiers se transforment, les compétences évoluent, et les modèles de formation peinent souvent à suivre le rythme. Florent Grisaud Verrier, Global Head of Digital Learning & Innovation chez MBDA, le formule sans détour dans son analyse des enjeux actuels du digital learning : les entreprises ont atteint les limites de la formation traditionnelle. Upskilling, reskilling, IA générative, apprentissage à la demande : que change réellement la formation 2.0, quels défis pose-t-elle et vers quoi s'oriente la formation 3.0 ?

Formation 1.0 : pourquoi le modèle traditionnel atteint ses limites

Des métiers en transformation accélérée

Depuis plusieurs années, la digitalisation a profondément reconfiguré l'ensemble des métiers. Les processus, les outils, les méthodes de travail s'hybrident. Et l'arrivée des IA génératives auprès du grand public ajoute une nouvelle strate d'organisation que les entreprises doivent intégrer, tout en restant cohérentes avec leur culture interne et les attentes de leurs collaborateurs.

Face à cette évolution rapide, le réflexe de nombreuses organisations a été d'intensifier la formation. Florent Grisaud Verrier décrit ce mécanisme :

"Les entreprises se disent : tout est en train de changer, dans un monde extrêmement volatile, on va donc former plus avec plus de budget et plus en top-down. Les collaborateurs qui ressortent de ces formations explosent puisque les placer 3 à 4 semaines par an c'est impossible. C'est là qu'on arrive aux limites de la formation 1.0."

Les objectifs fondamentaux de la formation remis en cause

La formation répond à des objectifs de base que l'on retrouve dans toutes les organisations : attirer les talents, les développer, les retenir et les fidéliser. Or, le modèle traditionnel peine aujourd'hui à les atteindre. Les nouvelles organisations, les nouvelles méthodes de travail et les attentes des collaborateurs ont rendu ce cadre obsolète. Des équipes mal formées, ou pas formées du tout, des entreprises qui ne tiennent pas compte des évolutions métiers ni des retours terrain : voilà la réalité concrète que la formation 2.0 doit adresser, en développant une approche plus agile et plus durable.


La formation 2.0 : trois défis à relever

Former plus et former mieux

Le premier défi de la formation 2.0 est celui de la couverture et de la qualité. Former davantage ne suffit pas si la formation ne répond pas aux bons besoins. Les entreprises doivent prendre en compte les évolutions de leurs métiers, mais aussi écouter les retours de leurs collaborateurs, souvent laissés sans perspectives d'évolution claires. Une formation qui n'atteint qu'à moitié ses objectifs de quantité et de qualité ne remplit tout simplement pas son rôle.

Apprendre partout, tout le temps

Le deuxième défi est celui de l'accessibilité. Travail à distance, horaires flexibles, hybridation des métiers : ces changements imposent que la formation évolue dans le même sens. Pouvoir se former durant un trajet domicile-travail, à n'importe quelle heure, sur n'importe quel support et selon son propre rythme, c'est cette souplesse qui crée une vraie cohérence entre les collaborateurs opérationnels et leurs perspectives de développement. La formation doit suivre le collaborateur, pas l'inverse.

Concilier qualité et contraintes budgétaires

Le troisième défi est souvent le plus difficile à traiter : former avec des ressources limitées. Toutes les entreprises ne disposent pas de budgets formation illimités sur tous les secteurs, et des choix s'imposent. La formation 2.0 doit permettre de maximiser l'impact pédagogique sans multiplier les coûts, en articulant intelligemment contenus sur étagère et développements spécifiques à forte valeur ajoutée.


Les risques du tout-digital : ne pas perdre la formation de vue

Rester connecté à la réalité terrain

La digitalisation de la formation porte un risque que Florent Grisaud Verrier identifie avec précision : traiter les ressources pédagogiques comme des contenus standardisés, disponibles en libre accès, sans réelle personnalisation selon les personnes ou le contexte. Un écueil particulièrement présent dans les secteurs où les compétences sont critiques :

"Avec les nouveaux métiers de la cyber, il y a une pénurie de talents. Non seulement il va falloir outiller et faire monter en compétences les collaborateurs, mais il faudra aussi les former sur des sujets qui touchent à la performance même de l'entreprise. Il y a une différence entre rester cohérent et rester redondant."

Perdre le lien avec le réel, se déconnecter des compétences réellement à acquérir, oublier le sens profond de la formation : ces dérives existent, et elles interfèrent directement avec la progression des équipes.

Vers une culture apprenante partagée

Pour les éviter, la formation 2.0 doit s'incarner dans une vraie culture apprenante, pensée comme un voyage d'apprentissage propre à chaque collaborateur. Chacun intègre et assimile la formation à sa façon : c'est cette réalité terrain que les dispositifs pédagogiques doivent respecter. Florent Grisaud Verrier illustre cette approche avec le concept des learning factories déployées chez MBDA :

"L'organisation apprenante, c'est une organisation où chacun peut transmettre et peut apprendre. Aujourd'hui on l'incarne physiquement, dans un lieu, dans une sanctuarisation du learning qui sont ces learning factories connectées en réseau, où chacun peut venir partager. Car une connaissance ne vaut que si elle est partagée."

Cette logique se prolonge dans la conception de l'offre de formation elle-même : un écosystème qui combine contenus sur étagère, développements spécifiques à forte valeur ajoutée et outils qui donnent la main aux collaborateurs pour créer eux-mêmes des contenus. Une approche où c'est bien le collaborateur qui reste au centre de sa propre montée en compétences.


Formation 3.0 : vers un apprentissage entièrement individualisé

L'IA et l'adaptive learning au service de la personnalisation

Si la formation 2.0 répond à la nécessité d'une plus grande flexibilité, la formation 3.0 va plus loin : elle vise la personnalisation complète. Les ressources ne sont plus sur étagère mais à la demande, ajustées aux besoins et aux envies de chaque collaborateur. Les plateformes d'adaptive learning, de plus en plus performantes, rendent cela progressivement possible. L'apport des IA génératives sur la chaîne de valeur de la formation représente une ressource à intégrer et à optimiser pour accélérer cette individualisation.

Garder le lien social dans un apprentissage individualisé

Mais cette personnalisation porte aussi ses propres risques, que Florent Grisaud Verrier formule avec clarté :

"On arrive aujourd'hui à proposer des parcours qui sont extrêmement individualisés. On a des plateformes qui sont 'adaptive learnings' et je pense qu'on va vers cette individualisation du learning qui sera encore plus poussée avec peut-être un risque : perdre cette notion de lien social avec le learning, qu'il va falloir rééquilibrer pour introduire le learning dans l'expérience collaborateur."

L'enjeu de la formation 3.0 sera donc de concilier personnalisation et collectif : développer les compétences de chacun sans isoler les apprenants, en préservant la dimension sociale et partagée de l'apprentissage. Un équilibre à construire activement, qui place le collaborateur terrain au centre de sa progression tout en maintenant la cohésion des équipes.